La Charge Invisible d'être une Femme Noire Irréprochable

La Charge Invisible d'être une Femme Noire Irréprochable

« On me demande parfois comment je gère le racisme, et je réponds souvent que je surpasse tout simplement et sans ambiguïté tous les Blancs avec lesquels je suis en compétition (...) cette stratégie a bien fonctionné pour moi jusqu'ici, mais c'est difficile d'expliquer la pression immense et usante de devoir toujours être clairement, sans ambiguïté, parfaitement irréprochable, sous peine d'être jugée, même sans aucune preuve, comme incompétente, coupable et mauvaise. »

(Keon West, Je ne suis pas raciste mais… - Comment la science nous aide à mieux comprendre et combattre les discriminations, 2025)


Il y a quelques jours, je me suis fait « réprimander » par l'éducatrice de la crèche de ma fille parce qu'elle avait été déposée en retard plusieurs fois ce mois-ci, et cela m'a déclenché un sentiment intense d’anxiété de manière inattendue. Petit aparté : mon mari la dépose à la crèche 95% du temps, donc il y a probablement une certaine dynamique de genre dans le fait qu'elle ait estimé que j'étais le parent avec qui avoir cette conversation. Bien que l'interaction ait été plutôt anodine, j'ai senti mon corps se crisper et cela a affecté mon humeur pendant une bonne partie de la journée. Il m'a fallu un moment pour comprendre pourquoi une interaction si mineure avait provoqué cette réaction. Après réflexion, j'ai réalisé que ma réaction était très probablement enracinée dans un traumatisme racial.

En tant que femme noire existant dans le monde tel qu'il est, j'ai réalisé et intériorisé très tôt que je n'ai pas de marge d'erreur. Je n'ai pas l'impression d'avoir le droit de faire de petites « erreurs » ou d’effectuer des actions qui pourraient être perçues comme telles parce que je sais, au fond de moi, qu'on ne me fera pas de cadeau. J'ai intériorisé que je dois toujours être clairement, sans ambiguïté, parfaitement irréprochable. Tout écart peut et sera souvent perçu comme un échec personnel qui confirme que tu n'étais pas censée être là de toute façon.


À travers cet article de blog, je souhaite partager quelques réflexions sur le traumatisme racial, comment il m'a affectée et comment je compte faire en sorte de m’en défaire à l’avenir. N'hésitez pas à me contacter ou à laisser un commentaire si cela résonne en vous.


Qu'est-ce que le Traumatisme Racial ?

Le traumatisme racial est défini comme « l'impact cumulatif des expériences traumatiques liées à la race aux niveaux individuel, institutionnel et systémique ». Bien que similaire au trouble de stress post-traumatique, le traumatisme racial est unique en ce qu'il implique des blessures individuelles et collectives continues dues à l'exposition et à la ré-exposition au stress lié au racisme.

Dans mon cas, la conversation avec l'éducatrice de la crèche de ma fille a déclenché une réponse de stress qui n'était pas tant liée à la conversation elle-même qu'à la façon dont mon corps l'a reçue dans un contexte où je suis l'une des rares femmes noires dans mon institution (à laquelle la crèche est affiliée) et où ma fille est la seule enfant noire de la crèche. Mon système nerveux l'a perçu comme un reproche et a internalisé que les reproches ont des conséquences.

Ma réponse de stress ici était liée à un incident spécifique qui s'est produit au lycée. À l'époque, je préparais le concours d'entrée à Sciences Po Paris à travers le programme Convention d'Éducation Prioritaire et je suivais un atelier hebdomadaire extrascolaire dans mon lycée dans ce cadre. Pour contexte, mon lycée était situé à Clichy-Sous-Bois, l'une des banlieues les plus marginalisées près de Paris. Cela signifie que les jeunes de ce lycée n'étaient pas ceux qui, habituellement, intégraient une école comme Sciences Po. La professeure en charge de l'atelier - une femme blanche - avait une façon distinctive de nous rappeler - nous, jeunes racisés issus de milieux socio-économiques défavorisés - à travers des remarques et réflexions régulières, que nous n'étions effectivement pas le profil qui intègre habituellement Sciences Po et que nous devrions lui être reconnaissants de prendre en charge cet atelier.

Je n'avais pas les concepts ou les mots pour le comprendre à l'époque, mais en y repensant, je réalise qu'il y avait probablement un sentiment de « white saviourism » (complexe du sauveur blanc) et peut-être un complexe de supériorité en jeu. La façon de communiquer de cette professeure, qui visait à faire sentir aux élèves qu'ils étaient petits, m'irritait profondément. Ne sachant pas à l'époque qu'on ne devrait jamais être trop honnête par e-mail, j'ai fait une remarque soulignant pourquoi ses remarques passives-agressives constantes étaient problématiques dans une réponse par e-mail. Étais-je un peu impertinente ? Peut-être. Cependant, je ne l'ai pas insultée et je n'ai franchi aucune ligne qui justifiait ce qui a suivi. La professeure a porté l'e-mail à la connaissance du chef d'établissement et a exigé que je sois punie. L'institution et les professeurs se sont ralliés derrière elle et soudain, j'avais un « problème d'attitude » et j'ai été privée de mes « Félicitations » (une distinction pour les élèves avec de bonnes notes dans le système français qui compte pour les candidatures à l'université) alors que j'étais première de ma classe.

Ce qui reste gravé en moi jusqu'à aujourd'hui, c'est que personne ne m'a jamais demandé ma version de l'histoire. Ni le chef d'établissement, ni mon professeur principal, ni d'autres professeurs avec lesquels je pensais avoir une bonne relation. Certains m'ont prise à part plus tard, disant qu'ils étaient « choqués par l'issue » et les proportions qu'avait prises cet incident alors que ce n'était rien de grave. Mais ils ont trouvé leurs voix quand cela n'avait plus d'importance. Quand ça comptait, quand j'avais besoin que quelqu'un prenne position et dise « attendez, écoutons sa version », ils sont restés silencieux. J'étais une bonne élève, première de ma classe, toujours bien élevée, j'ai toujours joué selon les règles. Dans mon cerveau naïf d'adolescente, je pensais que cela signifierait qu'on me donnerait au moins l'opportunité de raconter ma version des faits. Cependant, ce ne fut pas le cas. Personne ne m'a accordé le bénéfice du doute ni ne s'est intéressé à ce que j'avais à dire. Mon comportement avait dévié de ce qui était attendu et je devais être punie pour cela.

Ce que je n'ai pas réalisé à l'époque, c'est que ce n'était jamais vraiment une question d'e-mail. C'était une question de me rabaisser. De me montrer ma place. C'était, honnêtement, de la mesquinerie déguisée en discipline. Cela a été confirmé plus tard par le fait que la même professeure a écrit sur mon bulletin : « elle a vraiment besoin d'apprendre l'humilité, sinon elle ne réussira jamais dans la vie. » J'en suis arrivée là où j'en suis donc comme quoi…

Cela m'a fait comprendre qu'en tant que femme noire, jouer selon les règles ne garantit pas qu'on te fasse grâce. L'excellence ne t'achète pas le bénéfice du doute. Tu peux tout faire correctement et quand les choses deviennent sérieuses, rien de tout cela n'aura d'importance. On ne te donnera pas l'opportunité de te défendre. On ne te croira pas. Tu seras jugée, ignorée, rejetée.

Quand l'éducatrice de la crèche de ma fille a souligné qu'elle était souvent en retard, mon corps n'a pas entendu un rappel gentil de l'amener à l'heure, il a entendu un reproche et a intériorisé que les reproches, d'autant plus dans un contexte où on est une minorité, sont dangereuses. Il a entendu : Tu vas être jugée sans audience. Personne ne demandera ta version. Tu vas être perçue comme un problème. Bonus : en tant que seule famille noire de la crèche, tu vas leur confirmer que les Noirs sont toujours en retard.


Que faire face à cela ?

C'est épuisant. Cette tension constante, le sentiment que l'autre chaussure est toujours sur le point de tomber, qu'en tant que femmes noires, peu importe notre excellence, nous ne serons jamais protégées et quand les choses deviennent sérieuses, personne ne nous soutiendra.

Ce stress constant a été identifié comme la cause de divers problèmes de santé à long terme et peut conduire à une espérance de vie réduite pour les femmes noires.

J'aurais aimé pouvoir terminer cet article avec une solution en cinq étapes bien ficelée sur comment gérer les effets du traumatisme racial dans nos vies, mais je ne peux pas. C'est quelque chose auquel je suis encore en train de faire face.

Ce qui rend les choses compliquées, c'est que c'est profondément personnel mais aussi systémique. Les conséquences d'être perçue comme pas assez bien sont réelles. Cela peut signifier perdre sa position au niveau institutionnel, être écartée d'opportunités professionnelles, ce qui mène à des pertes matérielles et à une perte supplémentaire d'estime de soi. On ne peut pas simplement penser positivement pour sortir de structures qui n'ont jamais été conçues pour nous faire grâce.

Je n'ai pas de solution mais j'ai quelques réflexions sur ce qui pourrait aider à l'avenir.

1. Désapprendre la réponse corporelle : Cette réponse de stress vit dans nos systèmes nerveux. Elle est viscérale, instinctive, et elle n'est pas apparue du jour au lendemain — ce qui signifie qu'elle ne disparaîtra pas du jour au lendemain non plus. Mais nous pouvons travailler, lentement, à enseigner à nos corps qu'une reproche n'est pas une menace à notre existence. En pratiquant cela de manière intentionnelle, nous pouvons réduire l’impact de ces interactions sur notre système nerveux sur le long terme.

2. Accepter qu'on puisse être mal perçue : Une fois qu'on accepte qu'aucune quantité d'excellence ne nous protégera entièrement d'être mal comprise, rejetée ou punie ; quelque chose change. Non pas vers le désespoir, mais vers une forme de libération. On arrête de s'accrocher si fort à un marché qui n'a jamais été honoré et on se concentre plutôt sur vivre authentiquement selon ce qui nous fait sentir que nous vivons une vie qui honore nos besoins.

3. S'accorder de la grâce et de la permission : Donne-toi la permission de te sentir mal et le temps de traiter tes émotions. Nomme le sentiment, comprends les systèmes en jeu.

Ta valeur n'est pas conditionnée au fait d'être clairement, sans ambiguïté, parfaitement irréprochable.

Pour moi, mon choix de sujet de thèse fait partie de cette démarche de m'éloigner du fait d'être « irréprochable » ou du moins du script de ce qui est attendu de quelqu'un comme moi, et de me concentrer plutôt sur les contributions intellectuelles de mes aînées qui ont probablement été considérées comme pas assez bonnes, pour repenser un monde dans lequel nous n'avons plus à nous demander quelle est la meilleure stratégie pour rester dans les lignes des attentes, mais plutôt comment pouvons-nous tracer une trajectoire complètement différente qui honore l'unicité de nos perspectives.

Comme l'a déclaré Michelle Wallace dans son essai « A Black Feminist Search for Sisterhood » (Une féministe noire en quête de sororité), en tant que femmes noires « étant en bas de l'échelle, nous devrons faire ce que personne d'autre n'a fait : nous devrons combattre le monde ». J'espère qu'en marchant plus authentiquement dans nos vérités et notre mission, nous pourrons aussi le reconstruire.


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Vous pouvez lire la version en anglais de cet article ici!


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